Ni dictature ni démocratie

Dans tous les pays touchés par la vague de soulèvement au Maghreb et au Moyen-Orient on nous parle de «révolutions démocratiques», de «progrès», d’un «sens de l’Histoire», comme si l’humanité avait pour finalité d’instaurer la Démocratie. A vrai dire, l’histoire est traversée de soulèvements similaires qui ont fini par êtres récupérés par une poignée de politiciens, d’opportunistes, de militaires ou d’intellectuels sortis de nulle part pour prendre le pouvoir.

Il s’agit pour eux de profiter d’une situation chaotique, et donc instable politiquement, pour plaquer et imposer leurs schémas politiciens et idéologiques sur l’ensemble des insurgés. Comme si «les insurgés» pouvaient être compris comme une foule ou une armée homogène, tous mus par une même volonté. Mais ce racket ne marche pas toujours, et il faut parfois faire couler le sang, en reprenant à son compte les outils répressifs du régime précédent. Nous n’affirmons pas pour autant que ces soulèvements avaient pour aspiration l’abolition de tous les pouvoirs comme nous le souhaiterions, mais nous refusons que quiconque affirme qu’il s’agissait d’instaurer la démocratie contre la dictature. De toute façon, qui oserait dire avec certitude (à part quelques démocrates) ce que pense une foule de millions de personnes?

Nous vivons en démocratie, pas de doute là-dessus, et tout est là pour nous montrer que la liberté n’y est pas, que le rêve démocratique est un cauchemar. Rafles de sans papiers, guerres entre États, massacres de populations, prisons surpeuplées, misère, vie militarisée. Au fond la seule différence, c’est l’intensité. La fausse opposition qu’on nous vend entre démocratie et dictature est censée nous faire oublier que ce ne sont là que deux modes de gestion différents du capitalisme. Or, nous pensons que le problème c’est le pouvoir en général, et le capitalisme en particulier. Gérer la merde différemment, c’est gérer la merde quand même. De plus la démocratie, aussi parfaite soit-elle, est elle-même une forme de dictature, celle d’une majorité fabriquée, particulièrement efficace et «légitime» lorsqu’il s’agit de réprimer toute forme de dissensions, puisque cette répression est censée être approuvée par «le peuple», ce qui est plus ou moins le cas dans la réalité. Qu’est-ce que serait censé nous apporter une démocratie plus directe, ou plus participative? Le fait d’être en majorité, par exemple, ne garantit rien contre la barbarie d’un groupe social contre des boucs-émissaires, comme l’histoire nous l’a démontré.

Il n’y a qu’à voir comment la démocratie s’instaure ou s’exporte, comme toute autre forme de régime, c’est à dire par la guerre, l’occupation et les charniers. Le pouvoir, qu’il soit démocratique ou dictatorial, se trimballera toujours, de par sa nature, sa traînée de mort et de sang. Il n’y a qu’à voir aussi comment elle se maintient: par la répression, l’apparence de la liberté, la création d’ennemis intérieur, le faux-confort de la marchandise et le divertissement… et surtout la paix sociale. La paix sociale c’est quand les pauvres savent rester à leur place, acceptant leurs conditions, ou ne désirant rien d’autre que les miettes qui leurs sont jetées.

La démocratie, c’est la servitude volontaire. C’est la gestion ou la neutralisation de toute forme de conflit, qu’il soit inter-individuel ou social, l’usage de la violence n’étant réservé qu’à certaines catégories professionnelles, et présenté chez les autres comme une maladie à traiter.

Mais cette paix sociale et ce monopole de la violence sont régulièrement critiqués en actes par des révoltés. Aux quatre coins du monde, en démocratie comme ailleurs, des prisons brûlent, des insurrections éclatent, des petits ordres du quotidien ne passent plus, et l’apathie est laissée aux lâches. Mais nous sommes tous capables de lâcheté comme nous sommes tous capables de nous révolter.

Pour l’insurrection, pour l’anarchie.

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