Feu et flammes à Grigny

Il serait harassant d’établir une chronologie exhaustive des multiples actes de conflictualité opposant les flics et les indésirables qui montrent les crocs dans le quartier de la Grande-Borne à Grigny (Essonne). Néanmoins, faisons un petit détour et regardons de plus près les traces d’une guerre sociale qui, là-bas comme ailleurs, fait rage.

En octobre de l’année dernière, une compagnie de CRS débarque dans la rue des Enclos, à la Grande-Borne donc, afin de protéger un chantier. Sur place, les schmits se font accueillir par une volée de balles de gros calibre, dont l’une avait laissé un bon trou dans leur véhicule blindé. Un avertissement clair: les forces d’occupation ne sont pas les bienvenues. Mais comme la police doit se sentir partout chez elle, le scénario était amené à se reproduire.

Le 24 décembre au soir, une équipe de la BAC de Juvisy en patrouille dans le même quartier se fait canarder par des tirs de plomb (fusil de chasse ou fusil à pompe). Début janvier, trois personnes soupçonnées par les flics d’avoir participé aux faits sont arrêtées, sans qu’on sache si elles ont été inculpées ou non.
Les hostilités reprennent autour du 10 janvier: au soir, un petit groupe bien motivé escalade les barrières en tôle qui entourent le chantier de démolition en cours place de la Carpe. Ils neutralisent ensuite le vigile accompagné d’un chien, et boutent le feu aux cabines d’une pelleteuse et d’une grue motorisée, pour des dégâts estimés à un million d’euros. Pas de chance pour les bétonneurs: les barrières en question avaient été spécialement conçues pour dissuader des intrusions. La flicaille débarque peu après, et reste sur place toute la nuit pour surveiller le chantier. Mais les heures sup’ ayant leurs limites, nos fonctionnaires quittent les lieux le lendemain matin. Manque de pot: juste après leur départ, c’est au tour d’une camionnette venue livrer une mini-grue de partir en fumée. Cette fois, les incendiaires anonymes son passés en mini-moto, balançant au passage quelques cocktails Molotov avec précision. Et comme on ne change ni une équipe qui gagne, ni des moyens efficaces, rebelote le jour d’après: en plein après-midi, les assaillants brûlent une bagnole de police censée sécuriser la zone, et parviennent à s’enfuir sans arrestation.

C’en est décidément trop pour nos urbanistes et leurs chiens de garde, qui sonnent la charge dans un journal parisien bien connu. Pour les premiers, il s’agit d’une «situation inédite […] Là, c’est la première fois que des engins brûlent. Le préjudice est très important», constate la directrice de Delair CFD (du groupe Vinci), l’entreprise en charge des travaux de démolition. Et d’ajouter: «Certes, il y a des assurances, mais la gêne est énorme, nous ne pouvons plus utiliser notre matériel, même si le travail continue. Cela fait partie des aléas dans les zones sensibles. Nous allons prendre des mesures.» Nous rafraîchirions volontiers la mémoire de cette crapule, en lui rappelant que ce n’est pas la première fois (ni la dernière, à n’en pas douter) que le Saint Outil de Travail mord la poussière dans le quartier. S’il n’en fallait qu’un exemple, le même type d’engin de chantier avait cramé dans le quartier en avril 2010, ainsi que des bus et pendant que la police se faisait caillasser, en réponse à une arrestation mouvementée.

Car les travaux dont il est question ici ne datent pas d’hier. Le quartier -construit en 1967 et classé en Zone Urbaine Sensible- est visé par un énorme plan de rénovation urbaine (PRU) établi en 2004, lancé en 2007 et prévu pour durer jusqu’en 2013. Il prévoit entre autres la démolition de quelques 350 logements afin de faciliter la construction d’une route permettant de traverser le quartier, dont le centre est aujourd’hui inaccessible en voiture. Tout ghetto étant par nature fermé, il peut être facile pour la police d’en contrôler les allées et venues depuis et vers l’extérieur, mais c’est une autre paire de manches que d’y pénétrer afin de s’en assurer le contrôle et la pacification. C’est ce que nous comprenons la plupart du temps que nous entendons les mots «désenclavement» et «ouverture sur le reste de la ville».

Il n’est pas inutile de rappeler le montant de 280 millions d’euros investi pour ces travaux pour comprendre l’inquiétude des flics et des urbanistes, dont les intérêts se rejoignent. Aussi un condé s’empresse de prendre le relais et de montrer les gros bras: « Ce chantier se déroule sur un point de trafic très connu de nos services. Ces voyous croient qu’en lançant des bouteilles enflammées ils vont empêcher un chantier voulu par l’État. Ils se trompent. Nous ne les laisserons pas faire et les travaux ne s’arrêteront pas, nous serons présents ». Notre commissaire insiste également pour préciser, en guise de réponse aux attaques incendiaires survenues les jours précédents: «Nous avons d’ailleurs interpellé cet après-midi un homme porteur de stupéfiants». Une belle prise Colombo !

À la création de la Grande-Borne, l’architecte définissait sa mission comme consistant à créer un «ordre caché derrière un désordre apparent». Gageons que le désordre offensif dont nous venons d’avoir un aperçu récent s’attache à détruire l’ordre apparent de tous les ghettos, qui sont autant de quartiers disciplinaires. Car ce n’est que sur les ruines et les cendres de leurs utopies urbaines que nous pourrons réaliser des vies vraiment libres.

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