BST : Ils seront toujours trop proches

Aux yeux du pouvoir, il n’y en avait toujours pas assez. Alors que dans la vie grouillante du quartier, forcément « instable », la bleusaille semblait déjà présente à chaque coin de rue. On pouvait en effet déjà voir des agents de toutes sortes en action : à pied, à moto, ou en voiture , BAC, CRS, gendarmes mobiles, flics en civil, « correspondants de nuit » (cf. Lucioles n°1) et même si on arrivait à oublier un moment ces silhouettes invasives, les yeux discrets des caméras contribueraient de toute façon à renforcer une impression de surveillance permanente.

Il fallait que le quartier ait sa propre unité à disposition, sa troupe de réserve spécialement conçue pour lutter contre la « délinquance » et le désordre local calquée sur le modèle des unités spécifiques de banlieues. Celle-ci a été mise en place afin de contrôler des zones à risque, comme les six autres BST du même type mises en place depuis en Ile-De France, au passage c’est aussi la seule à avoir été assignée à un quartier de Paris même. « Il s’agit, avec la création de cette BST, de revenir au cœur du métier de la police », comme l’a souligné le patibulaire préfet de police Michel Gaudin qui l’a mise en place. Entendons par là, le clair et traditionnel artisanat de la répression, éloigné de toutes prétentions à la pacification par la médiation et le dialogue. Aussi lorsque notre préfet annonce qu’il souhaite « établir un contact plus affirmé avec la population », il faut entendre que ce « contact » n’est pas seulement à prendre au figuré. Cela pour nous rappeler que le nord-est parisien, avec sa misère et les activités illicites qui en découlent, ses tensions communautaires et ses frustrations sociales devait, plus que tout autre quartier de la capitale, subir un traitement et un contrôle particulier.

En accord avec quelques politicards de la mairie, tels que Patrick Bloche, maire PS du XIe ou Frédérique Calandra, son homologue du XXe cette nouvelle police de proximité s’est en réalité surtout vue attribuer le rôle de chasse-misère. Que les biffins et autres vendeurs à la sauvette aient l’impertinence d’exposer leur pauvreté en plein jour semblait en effet tellement insupportable à certains riverains et commerçants geignards que ceux-ci n’ont pas manqué de se plaindre ardemment à leur cher bourgmestre; endossant ainsi le rôle de victimes alors qu’ils étaient déjà les enfants chéris du pouvoir. « Les habitants avaient le sentiment d’être abandonnés », résume Bloche.

La BST, née le 22 Janvier est rattachée au commissariat du XXe, elle est censée renouer le dialogue social à coup de menaces et d’invectives, de matraquages et d’arrestations. 25 agents, avec à leur tête le major Roland Toineau, parfaitement « de proximité ». Ils écrasent les marchandises, sifflent les passantes et accompagnent leurs actions de remarques racistes et machistes. Ils battent ainsi le pavé entre Colonel Fabien, Belleville et Couronnes, de 14h30 à 22h30 tous les jours de la semaine. Cela-dit ils aiment varier leurs horaires afin de surprendre leurs proies, aussi peuvent ils parfois être déjà opérationnels dès 10h. La plupart du temps, ils forment une unité de quatre ou cinq agents et peuvent être plus ou moins bardés de matériel. Ils peuvent ainsi cumuler gilets pare-balles, tonfas, flashballs, flingues, gazeuses, cerflex ou paires de menottes, autant dire que pour des agents de proximité, ils ne manquent pas de moyens d’imposer la leur.
Continuellement, ils vont harceler les vendeurs à la sauvette, rendant encore plus insupportable une situation déjà bien misérable. Ces derniers, à chaque fois que la menace surgit, s’empressent de rassembler leurs affaires, enfin ce qu’ils peuvent, avant de disparaître derrière un coin de rue ou dans une bouche de métro. Souvent, l’interpellation s’arrête à la menace verbale et à la confiscation des marchandises, mais il n’est pas rare que certains se fassent aussi embarquer de force. Ce qui peut servir d’excuse pour expulser des sans-papiers ou faire appliquer des peines plancher. De cette manière ceux qui dirigent cette brigade se voient déjà gagner la guerre contre les pauvres : « Si, à chaque contrôle, on en embarque un, ils vont arrêter d’occuper l’espace public» pense sereinement le major Toineau.

Si effrayer les vendeurs à la sauvette demeure leur principale activité, ces agents agissent cependant aussi comme n’importe quelle unité de flics : arrestations de sans-papiers, harcèlement des prostituées, répression de la « délinquance », recueil d’informations. En résumé ils occupent le terrain, ils sont là pour qu’on les voie et qu’on les craigne. Pour information des caméras vont également être ajoutées à ce dispositif de surveillance et de répression. En agissant ainsi sur une zone donnée ils participent au travail de militarisation progressive de nos vies dont nous parlions plus tôt.

Heureusement, parfois, des gens s’interposent pour tenter d’empêcher ces bâtards d’accomplir leur sombre besogne. Comme après tout, il ne s’agit que de rajouter quelques grains de flics dans la flicaille. Et comme si on ne lisait pas dans bon nombre des regards qui se posaient sur eux l’oppression qu’ils dégagent et le désir de les voir disparaître, ou plus physiquement qu’ils se fassent éclater, là comme ça, en pleine rue, au soleil, renversés et piétinés par les mêmes qu’ils humilient et oppriment tous les jours…

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